{"id":294,"date":"2015-12-29T08:43:40","date_gmt":"2015-12-29T07:43:40","guid":{"rendered":"http:\/\/charles.dehays.free.fr\/wordpress\/?p=294"},"modified":"2015-12-29T08:43:40","modified_gmt":"2015-12-29T07:43:40","slug":"y-68","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/yaka.alwaysdata.net\/index.php\/2015\/12\/29\/y-68\/","title":{"rendered":"Y.68"},"content":{"rendered":"<p class=\"Standard\">Ce jour-l\u00e0, un mercredi, j&#8217;\u00e9tais dr\u00f4lement content&#8230; j&#8217;avais appris par mon voisin Gilbert que le p\u00e9trolier Y\u00a0.68 avait accost\u00e9 dans le bassin de la raffinerie. Ce qui signifiait que nous allions revoir notre copain, un Am\u00e9ricain qui \u00e9tait chef-cuistot \u00e0 bord. Il devait fr\u00f4ler la cinquantaine, peut-\u00eatre un peu plus et on n\u2019\u00e9tait pas peu fier de le compter parmi nos potes\u2026 ! Je ne me souviens pas tr\u00e8s bien comment on l&#8217;avait connu&#8230; ce qu&#8217;il y a de s\u00fbr, chaque fois que son bateau jetait l&#8217;ancre \u00e0 Petit-Couronne, il s&#8217;arrangeait pour nous rencontrer. Nous, c&#8217;est-\u00e0-dire Gilbert, Michel L., Michel H. et moi. Faut croire que les enfants que nous \u00e9tions, nos comportements, notre dr\u00f4lerie, notre na\u00efvet\u00e9 et notre innocence devaient le toucher et lui \u00e9voquer\u00a0 des souvenirs personnels identiques \u00e0 notre fa\u00e7on d&#8217;\u00eatre. Peut-\u00eatre avait-il des enfants sensiblement de notre \u00e2ge.<!--more--><\/p>\n<p class=\"Standard\">\u00a0Ce n&#8217;\u00e9tait s\u00fbrement pas les seules raisons&#8230;mais \u00e7a, je le compris un peu plus tard.\u00a0 La maman de Michel H., devait y \u00eatre pour beaucoup.\u00a0 Elle \u00e9tait encore relativement jeune, veuve ou divorc\u00e9e&#8230; Bon, en tout cas, ce n\u2019\u00e9tait pas notre probl\u00e8me. A l&#8217;\u00e2ge que nous avions, ce que nous ressentions, c&#8217;est qu&#8217;il nous aimait bien&#8230; Il \u00e9tait bel homme, grand, mince et \u00e9l\u00e9gant comme l&#8217;\u00e9taient la plupart des Am\u00e9ricains, avantag\u00e9s par leur uniforme qui me semblait pour moi d&#8217;une grande modernit\u00e9. Des poches de son blouson, il nous sortait des bonbons, des chocolats, du chewing-gum\u2026 tout ce dont on avait \u00e9t\u00e9 priv\u00e9 durant la guerre\u2026 et qui \u00e9tait encore le cas. Le bonheur complet quand il se pointait, tout en essayant de tenir quand m\u00eame une conversation qui prolongeait l&#8217;entrevue.<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u00a0Une pr\u00e9c\u00e9dente fois, nous l&#8217;avions manqu\u00e9 lors de son passage et \u00e7a nous avait un peu ennuy\u00e9s. Pour \u00eatre certain de ne pas le rater, ce mercredi soir, nous pr\u00eemes la d\u00e9cision de prendre les devants et d&#8217;aller \u00e0 sa rencontre. Il fallait, pour cela, regagner le bassin de la raffinerie o\u00f9 se trouvait le bateau.<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u00a0Justement, cette fin d&#8217;apr\u00e8s-midi-l\u00e0, le bassin \u00e9tait rempli de rafiots de toutes sortes, tous p\u00e9troliers. Du quai o\u00f9 nous nous trouvions, nous aper\u00e7\u00fbmes le fameux Y.68. Il se trouvait au quatri\u00e8me rang \u00e0 partir du quai. Il fallait pour nous y rendre franchir la passerelle&#8230; et c&#8217;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pas rien&#8230; mais surtout enjamber les bastingages successifs et sauter d&#8217;un pont \u00e0 l&#8217;autre. On s&#8217;est pas d\u00e9gonfl\u00e9 et, apr\u00e8s avoir pos\u00e9 nos cartables sur le quai, on a brav\u00e9 ces quelques difficult\u00e9s et mis enfin le pied \u00e0 bord, comme de vrais marins. Restait plus qu&#8217;\u00e0 trouver la cambuse&#8230; mais d\u00e9j\u00e0, on avait \u00e9t\u00e9 rep\u00e9r\u00e9 et un matelot nous pr\u00e9c\u00e9d\u00e2t jusqu&#8217;au lieu o\u00f9 l&#8217;\u00e9quipage prenait ses repas.<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u00a0Dans mon souvenir, du super luxe&#8230; et nickel, impeccable. Un petit coin d&#8217;Am\u00e9rique&#8230; comme au cin\u00e9ma. Nous nous asseyons dans cette superbe salle \u00e0 manger et sur des si\u00e8ges au confort totalement inconnu. Notre copain fait son apparition, tout surpris mais pas m\u00e9content du tout de nous voir l\u00e0.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Imm\u00e9diatement, devant chacun de nous, une assiette, un verre et une cuill\u00e8re. En moins de deux, l&#8217;assiette remplie d&#8217;une glace au parfum de vanille, craquante, d\u00e9licieuse&#8230; le r\u00eave&#8230; et de la limonade! Les matelots viennent nous voir. On s&#8217;essaye \u00e0 parler un peu&#8230; tout le monde est gentil avec nous, on est, pour un court instant, les vedettes de la journ\u00e9e. C&#8217;\u00e9tait d&#8217;ailleurs notre jour de chance, car, en cette fin d&#8217;apr\u00e8s-midi, chacun des hommes d&#8217;\u00e9quipage touchait sa ration. Et les soldats am\u00e9ricains \u00e9taient g\u00e2t\u00e9s&#8230; C&#8217;\u00e9tait en 45, la guerre venait juste de s&#8217;achever ou \u00e9tait sur le point de l&#8217;\u00eatre. Cartouches de cigarettes, savonnettes, lames \u00e0 rasoir, que sais-je encore, chocolats fourr\u00e9s, bonbons et chewing-gum\u2026 j&#8217;avais jamais vu autant de ces denr\u00e9es et j&#8217;en \u00e9tais \u00e9bloui. C&#8217;\u00e9tait \u00e7a l&#8217;Am\u00e9rique&#8230; tout \u00e0 profusion. Rationn\u00e9s comme nous l&#8217;avions \u00e9t\u00e9, cet \u00e9talement de ce dont nous \u00e9tions priv\u00e9s depuis si longtemps me fascinait. Et mes copains tout autant\u2026 Nous ne nous serions surtout pas permis de tendre la main, d\u00e9j\u00e0 qu&#8217;avec la glace nous nous sentions combl\u00e9s, mais les marins, amus\u00e9s s\u00fbrement par nos regards \u00e9bahis, nous refil\u00e8rent chacun une partie de leur ration&#8230; les sucreries, \u00e9videmment\u2026!<\/p>\n<p class=\"Standard\">Les poches bourr\u00e9es \u00e0 craquer, il fallut prendre le chemin du retour, des r\u00eaves pleins la t\u00eate&#8230;\u00a0 et, si j&#8217;ai bon souvenir, qui dur\u00e8rent longtemps.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Notre Am\u00e9ricain, nous le rev\u00eemes deux ou trois fois. La plus m\u00e9morable de notre rencontre et ce f\u00fbt la derni\u00e8re se pass\u00e2t d&#8217;une fa\u00e7on inhabituelle. Je pense qu&#8217;il allait \u00eatre d\u00e9mobilis\u00e9 et qu&#8217;il voulait nous laisser un souvenir m\u00e9morable. Son activit\u00e9 \u00e0 bord de l&#8217; Y.68. devait \u00eatre finie. Il est venu de Port-J\u00e9rome en Jeep. Il est pass\u00e9 prendre chacun d&#8217;entre nous et nous a emmen\u00e9s faire un tour dans cette bagnole qui, pour nous, \u00e9tait le symbole de l&#8217;arm\u00e9e am\u00e9ricaine\u2026 celle des lib\u00e9rateurs. Il faut aussi se remettre dans le contexte. Aucun d&#8217;entre nous n&#8217;avait jamais pos\u00e9 son cul dans une voiture automobile&#8230; et surtout pas dans une Jeep. De quoi faire baver d&#8217;envie tous les copains de l&#8217;\u00e9cole&#8230; et les voisins qui n&#8217;y avaient pas eu droit&#8230; Eh, oui, nous, c&#8217;\u00e9tait pas pareil, on \u00e9tait ses potes\u2026!<\/p>\n<p class=\"Standard\">Un tour dans Petit-Couronne, esp\u00e9rant \u00eatre vus par le plus grand nombre, un tour jusqu&#8217;\u00e0 Grand-Couronne et retour et une longue vir\u00e9e dans les chemins forestiers de la for\u00eat du Rouvray&#8230; la totale. Au retour, et pour la premi\u00e8re fois, quelques mots avec mes parents.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Je crois qu&#8217;il a pris un caf\u00e9 chez Gilbert&#8230; \u00e7a m&#8217;avait un peu chagrin\u00e9&#8230; j&#8217;aurai aim\u00e9 qu&#8217;il vienne \u00e0 la maison&#8230; Enfin, c&#8217;\u00e9tait quand m\u00eame le bonheur ce jour-l\u00e0\u2026.<\/p>\n<p class=\"Standard\">On s&#8217;est dit au revoir. Il nous a laiss\u00e9 son adresse. C&#8217;\u00e9tait \u00e0 Chicago. Avec un nom aussi \u00e9vocateur que celui-l\u00e0, j&#8217;ai pu encore r\u00eaver un bon moment.<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u00a0Il avait pris nos adresses respectives et, au No\u00ebl suivant, j&#8217;ai re\u00e7u une belle carte toute dor\u00e9e avec un p\u00e8re No\u00ebl tout rouge comme il se doit, un tra\u00eeneau, des sapins, de la neige\u2026 \u00e9crit en Anglais \u00ab\u00a0Very chrismas\u00a0\u00bb. J&#8217;ai pas r\u00e9ussi \u00e0 trouver une carte aussi belle pour lui r\u00e9pondre, m\u00eame en y mettant mes modestes \u00e9conomies\u00a0; mais je me souviens m&#8217;\u00eatre appliqu\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9crire. Je crois que sinc\u00e8rement, \u00e0 cette \u00e9poque, je pensais continuer \u00e0 correspondre&#8230; et puis, j&#8217;ai \u00e9gar\u00e9 son adresse\u2026 et puis le temps a pass\u00e9.<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u00a0J&#8217;ai repens\u00e9 \u00e0 lui parfois\u2026 j&#8217;entendais parler d&#8217;oncle d&#8217;Am\u00e9rique&#8230; il m&#8217;est arriv\u00e9 de penser, quand j&#8217;\u00e9tais encore bien jeune, que peut-\u00eatre, il \u00e9tait riche&#8230; et que peut-\u00eatre un jour, on ne sait jamais&#8230; il m&#8217;arriverait une formidable nouvelle des Etats-Unis m&#8217;apprenant que j&#8217;\u00e9tais un de ses h\u00e9ritiers\u2026 Et puis, avec les ann\u00e9es, j&#8217;ai bien compris que je r\u00eavais\u2026 Il avait \u00e9t\u00e9 pour l&#8217;enfant que j&#8217;\u00e9tais et pour mes copains un type formidable&#8230; et \u00e7a suffisait bien.<\/p>\n<p class=\"Standard\">Soixante-dix ans apr\u00e8s, je ne l&#8217;ai\u00a0 pas oubli\u00e9. Et ce n&#8217;est pas un anonyme\u00a0:<\/p>\n<p class=\"Standard\">\u00a0Il s&#8217;appelait\u00a0VIGO RASMUSSEN.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce jour-l\u00e0, un mercredi, j&#8217;\u00e9tais dr\u00f4lement content&#8230; j&#8217;avais appris par mon voisin Gilbert que le p\u00e9trolier Y\u00a0.68 avait accost\u00e9 dans le bassin de la raffinerie. Ce qui signifiait que nous allions revoir notre copain, un Am\u00e9ricain qui \u00e9tait chef-cuistot \u00e0 bord. 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